Solstice d’hiver – 冬至 Tōji



Retrouvez ici l’étude menée pour l’animation d’un événement organisé lors du Solstice d’hiver 2025. Cette présentation a été suivie d’un bain rituel au yuzu (ゆず), dont la symbolique et l’histoire sont explicitées dans la recherche qui suit.
Intro : Le Retour de la Lumière
Les 4 Rythmes de l’Année
Notre année est rythmée par quatre événements astronomiques majeurs : les deux équinoxes, qui marquent le printemps et l’automne, et les deux solstices, qui eux marquent le passage dans l’hiver et l’été.
Le Solstice d’hiver (dans l’hémisphère Nord) est le jour de l’année où le jour est le plus court et donc la nuit la plus longue. C’est un événement symboliquement très fort, célébré dans de très nombreux pays depuis des siècles, car il incarne un véritable tournant.
Le Travail d’Imagination
Je vais vous demander de faire un petit travail d’imagination. Progetez-vous il y a un peu plus de 2000 ans en arrière, dans l’antiquité. Les connaissances scientifiques sont loin d’être ce qu’elles sont aujourd’hui, le confort est discutable, il n’y a pas d’électricité, on vit principalement de l’agriculture et de la bonne volonté des éléments. L’espérance de vie est de 50 ans si on a réussi à passer l’enfance, on pleure d’ailleurs sûrement, un ou deux des notres qui n’ont pas survécu.
Quand est-ce que vous avez eu faim pour la dernière fois ? Je ne parle pas de la petite faim d’une ou deux heures, mais de la véritable faim où l’on n’a pas mangé de la journée, où on se couche le ventre vide en craignant que demain soit pareil ?
Et donc, dans ses longues journées glacées où l’on ne mange pas à sa faim, on passe l’autonme en espérant avoir fait suffisamment de réserves pour affronter l’hiver. Et ce soir, on s’apprête à traverser la nuit la plus longue.
Je suis en train de peindre un tableau très sombre, vous connaissez mon amour pour l’art dramatique, mais c’est également un moment d’espoir extraordinaire ! Symboliquement très fort puisque c’est aussi la victoire de la Lumière sur les Ténèbres. À partir de demain, les jours se rallongeront jusqu’au Solstice d’été.

II. Les différentes fêtes occidentales et la création du Noël moderne
En France, et plus largement en Europe, avant l’adoption du christianisme par l’Empire romain, les peuples étaient polythéistes. Ils honoraient les forces célestes et les forces de la nature, donc sensiblement plus proche de la vision que l’on a au Japon avec les divinités du shintoïsme, les Kami 神 .
J’adore ce sujet mais concentrons nous sur ce qui nous intéresse ici, la fête du solstice de l’époque appelé le Sol Invictus !
Le Sol Invictus (Soleil invaincu en latin) était un culte très important qui reprenait les éléments de la mythologie du Dieu Apollon, d’Hélios (qui ont fusionné par la suite) et de Mithra (un Dieu perse).
- Apollon : Dieu gréco-romain de la Lumière, des Arts (de la musique, du chant, de la poésie) et donc plus largement de l’Harmonie.
- Hélios : Dieu solaire grec qui parcourait le ciel sur son char chaque jour.
- Mithra : Dieu perse de la Justice, de l’Ordre et de la Lumière, dont le culte était très populaire chez les soldats romains.
Le Sol Invictus fut officialisé par l’empereur Aurélien qui plaça sa fête de naissance le 25 décembre (date du solstice à l’époque car le calendrier romain Julien avait un léger décalage). Cette date était alors considérée dans le calendrier comme le jour où, après la nuit la plus longue, le Soleil Invaincu renaissait enfin.
L’empereur Constantin va ensuite faire du Dimanche (Dies Solis : le Jour du Soleil), un jour de repos. Et c’est pour cela que le dimanche est devenu et est resté notre jour de repos traditionnel en Occident.
Le Christianisme va ensuite récupérer la date du 25 décembre pour la naissance de Jésus et Noël, transformer le dimanche Jour du Soleil en Jour du Seigneur etc.

La Fête de Yule – Odin, la Lumière et les Cadeaux
Pour la prochaine fête, on va s’intéresser au peuple qui vivaient dans le froid des fôrets de sapins et des vastes plateaux glacés, un monde empreint de mystère : celui des peuples germaniques et nordiques, qui célébraient la fête de Yule !
Pendant cette période, qui durait environ Douze Jours à partir du Solstice, l’atmosphère était lourde. C’était le moment où le Dieu suprême, Odin, menait la Chasse Sauvage (Wild Hunt) : une procession spectrale traversant le ciel nocturne pour annoncer les malheurs. Pour se protéger de ces esprits, les familles restaient confinées dans leurs maisons, leur seul refuge. C’est d’ailleurs l’image d’Odin voyageant dans les airs sur son destrier à huit pattes, Sleipnir, qui deviendra une inspiration majeure pour le mythe du Père Noël.
Pour apaiser les esprits et survivre à ces longues nuits, on pratiquait trois rituels majeurs :
- Le Feu et La Bûche de Yule : On choisissait la plus grosse bûche de bois possible (chêne ou frêne), on l’allumait solennellement le soir du Solstice, et elle devait brûler sans s’éteindre pendant les Douze Jours de Yule. Le feu constant symbolisait la victoire du Soleil.
C’est de là que vient la Bûche de Noël, qui est devenue une pâtisserie pour s’adapter à nos cheminées modernes.
(C’est au XIXe siècle, avec l’urbanisation et la disparition des grandes cheminées capables de l’accueillir, que le rituel a été remplacé. Le pâtissier parisien a créé la Bûche de Noël comme un dessert roulé, afin de perpétuer le symbole de l’objet de bois sur la table, même si le feu lui-même avait disparu) - Le Festin : Un grand banquet était organisé pour briser le jeûne de la disette hivernale, puisque comme j’expliquai dans l’introduction, la période précédant le Solstice et le début de Yule était celle où les réserves commençaient à s’épuiser, et où l’on attendait le moment propice pour abattre les derniers animaux pour le festin. On consommait des viandes riches (porc ou sanglier sauvage) et de l’hydromel.
Ce grand repas célèbre donc la victoire sur la disette hivernale, et c’est de là que vient le Réveillon de Noël. - L’Espoir et Les Décorations : Pour s’assurer de la bonne volonté des esprits et des récoltes futures, on décorait les maisons et les arbres avec des plantes toujours vertes (sapin, houx, gui), symboles de la vie défiant les ténèbres hivernales. On y accrochait des fruits (notamment des pommes rouges), des noix et des bougies comme offrandes.
C’est de là que vient le Sapin et les décors de Noël !
Les boules de Noël par exemple viennent des pommes ! En 1858, une grande sécheresse priva les Vosges de pommes. Un artisan verrier de Goetzenbruck eut alors l’idée de souffler des boules de verre rouge pour imiter les fruits sacrés de Yule.
Pour honorer Odin et Sleipnir, les enfants laissaient parfois de la nourriture dans leurs bottes ou leurs chaussettes, espérant que le Dieu leur laisserait des présents en retour.
C’est de ce rituel de l’offrande que se retrouve les chaussettes de Noël et la distribution des cadeaux avant que tout ne soit racheté par Coca-Cola est devienne une grande fête de la consommation.
Pour conclure avec Noël, j’aurais pu enchaîner sur la Saint-Sylvestre et les Étrennes du Nouvel An, sur l’Épiphanie le 6 janvier, la Saint-Nicolas le 6 décembre, mais on s’éloignerait du thème central du Solstice.
Retenons que la fête de Noël, ce que vous allez fêter dans quelques jours avec vos familles, c’est avant tout la fusion du Soleil Invaincu et du rituel nordique, un hommage à la Lumière qui revient.

III. 冬至 Tōji : Le Solstice au Japon
Le Solstice est tout aussi crucial dans la culture japonaise, c’est la fête de 冬至 Tōji
Je vais faire un bref rappel sur le shintoïsme pour qu’on puisse bien comprendre. Dans le shintoïsme, il y a le culte des 神 Kami (かみ), esprits et divinités qui résident dans tous les éléments de la nature : les montagnes, les arbres, les rivières, et surtout les astres.
Dans la mythologie gréco-romaine le Soleil est une figure masculine. Au Japon, le Soleil est incarné par la Déesse Amaterasu 天照大御神 (Amaterasu-Ōmikami), plus tard liée à la lignée impériale. C’est pour ça que, comme les Rois et les Empereurs français, ils sont (ou se revendiquent) de droit divin.
C’est la divinité centrale du panthéon shinto, qu’elle partage avec ses frères, le Dieu de la Lune et des nuits, Tsukuyomi 月読命 (Tsukuyomi-no-Mikoto) et surtout Susanoo 素戔嗚命/須佐之男命 ( Susanoo-no-Mikoto) le Dieu des tempêtes. Ensemble, ils assurent l’ordre cosmique et le rythme du temps.
Le Solstice 冬至 Tōji est donc un moment de fragilité cosmique, car la grande Déesse du Soleil est à son point le plus faible.
Cette idée de « Lumière disparue » fait d’ailleurs penser au mythe fondateur d’天岩戸 Ama-no-Iwato, où Amaterasu, suite à un conflit avec son frère Susanoo, s’enferme dans une grotte, privant la Terre du Soleil pendant une longue période.
Ce lieu mythique serait concrétisé par le sanctuaire 天岩戸神社 Ama-no-Iwato Jinja dans la région de 九州 Kyūshū et c’est pour ça que je veux visiter Kyushu l’été prochain.
Plongé dans l’obscurité, le monde a dû attendre qu’une autre divinité utilise la ruse et la danse pour la faire sortir. Les dieux organisèrent un banquet au cours duquel Uzume天鈿女命/天宇受売命 , la déesse de l’Aube et de la Bonne humeur, entama une danse. Intriguée par les rires et les mensonges des Amatsukami, prétendant lui avoir trouvé une remplaçante, Amaterasu poussa légèrement le grand roc bloquant l’entrée de sa caverne, puis éblouie par le miroir dans lequel elle se vit pour la première fois, elle fut tirée en dehors de la caverne par le dieu de la force, Ame-no-Tajikarao la prenant par la main, tandis que les autres dieux bloquaient l’entrée avec un shimenawa, une corde tressée sacrée.
Les traditions consistent donc à aider, symboliquement, la Lumière à se renforcer pour vaincre les Ténèbres.

La Cure Thermale Yuzuzu 柚子湯
Une des coutumes du Solstice japonais est le bain au yuzu : le 柚子湯 Yuzuyu.
Le 柚子 Yuzu, odorant et d’un jaune éclatant, est utilisé pour ses propriétés aromatiques et médicinales. On place des yuzu entiers dans le bain chaud pour s’y tremper. Leurs huiles essentielles sont d’ailleurs reconnues pour leurs vertus relaxantes et circulatoires. Son parfum est incomparablement plus puissant et complexe que celui des citrons.
Un des mystères du rituel du 柚子湯 Yuzuyu est linguistique : Solstice d’hiver se dit 冬至 Tōji, et cure thermale ou baignade se dit également 湯治 Tōji. Ce n’est sûrement pas un hasard, et cela scelle l’union entre l’acte et l’instant, on invoque la force de la saison.
Symboliquement le jaune vif du fruit dans l’eau chaude est un puissant talisman qui attire la Lumière et purifie le corps des malheurs du solstice, promettant santé et prospérité pour la nouvelle année.
Le Repas de 冬至 Tōji : 南瓜 Kabocha et Infortune
Pour le repas, la tradition insiste sur la consommation de légumes de couleur « jaune » ou « orange », toujours pour invoquer le Soleil et faire le plein de vitamines. Le légume phare est le 南瓜 Kabocha la courge ou citrouille japonaise. Pendant les mois où la nourriture fraîche se raréfie, c’est d’abord une nécessité pratique. Récolté et stocké avant l’hiver, c’est un aliment qui « tient dans le temps ».
Symboliquement le fait de manger cette courge jaune vif assure que l’on ne sera pas atteint par la 冬至の難 Tōji no Nan : les malheurs du solstice.
Les Malheurs du Solstice : 冬至の難 Tōji no Nan
冬至の難 Tōji no Nan englobe tous les dangers qui menacent l’humanité pendant l’hiver et particulièrement lors de la nuit la plus longue.
Ces « malheurs » sont de deux ordres :
- D’une part, les menaces réelles, matérielles de l’hiver : le froid intense, le manque de nourriture fraîche, et les maladies engendrées par toutes ces difficultés.
- D’autre part, les menaces spirituelles : les Ténèbres étant les plus présentes à ce moment, c’est le jour où les esprits malveillants 妖怪 Yōkai sont les plus puissants.
Consommer le 南瓜 Kabocha, symbole de la Lumière stockée, est donc un acte de survie sur les deux plans, nourrissant le corps contre la faim et la maladie, et fortifiant l’esprit contre l’obscurité et les Yōkai.
Pour conclure et profiter pleinement de l’évènement, que l’on célèbre le retour de la lumière par le feu et l’abondance d’un banquet, ou par la pureté d’un bain relaxant et la couleur solaire des légumes, on fête tous la même chose.
Le temps parfait pour reconnaître ce qui doit mourir et laisser place à ce qui doit être.
